jeudi 16 février 2017

"Le port des marins perdus" de Teresa Radice et Stefano Turconi


J'ai dévoré ce roman graphique cet été, à l'ombre de mon chapeau de paille, les pieds sur les galets chauds et le cœur agité. Je ne sais si ce contexte a joué un rôle dans ma perception de cette bande dessinée mais je suis ressortie de sa lecture enchantée. 

L'atmosphère est rêveuse et tendre. Le trait fin et vivant. Les crayonnés subtils et doux. On voit la tristesse s'inscrire dans l'œil de cette prostituée à l'histoire mystérieuse. On voit la fragilité dans la largeur d'épaule démesurée de ce capitaine de marine amoureux d'un mystère. On sent la bienveillance amusée des deux sœurs envers leur cadette. Tous les personnages de ce livre semblent bien vivants et partagent avec nous leurs émotions.

Au fil des planches, on accompagne le périple d'un jeune naufragé de retour dans son pays. Nous sommes à l'époque élisabéthaine et les grands bateaux à voile repêchent encore parfois des naufragés. Au port, il rencontre un capitaine nostalgique, des soeurs soudées par la mémoire de leur père disparu et par la révolte de le voir accusé de trahison par son armée, une prostituée au cœur tendre et généreux. Il doit trouver une place dans cette société qui l'accepte bon an mal an. Mais son amnésie finira par s'envoler pour laisser la place à une forme de miracle. Il est difficile de parler de ce miracle sans dévoiler l'intrigue. Mais ce qu'il faut se dire est qu'il sert totalement cette atmosphère de bienveillance et de poésie. 

Quoi qu'il en soit, il faut retenir que ce roman graphique est d'une grande réussite et qu'il a enchanté mes lectures d'août 2016 !



Editeur : Glénat
Date de parution : juin 2016
EAN papier : 9782344014752 - Prix TTC : 22 euros

vendredi 13 janvier 2017

"L'Arabe du futur" de Riad Sattouf (épisode 1)

Le père de Riad Satouff, d’origine syrienne, a de grandes théories sur les arabes. Ils doivent être éduqués pour rentrer dans la modernité. Lui a pu bénéficier d'une éducation alors que tous ses frères n'ont pas eu cette chance. Premier diplôme en poche, il débarque à Paris pour devenir "Docteur". A défaut d'avoir pu intégrer médecine, il passe un doctorat en sciences humaines et, grâce à la mère de Riad, qu'il vient de rencontrer au restaurant universitaire et qui lui rédige son mémoire dans un français impeccable, il obtient son doctorat. Riad naît et quelques mois après ils s'envolent pour leur première destination à Tripoli où le général Kadhafi règne sur les foules avec son petit livre vert. Dans cette société la femme reste à la maison, à la fois pour pouvoir fermer le verrou de l'intérieur - la propriété étant abolie, il est interdit de poser un verrou aux portes de l'appartement où on loge - et pour s'occuper des enfants. Le père travaille et semble adopter tous les comportements attendus du mâle oriental. La mère semble toujours stoïque malgré le rôle qui devient le sien quand elle se trouve en Libye ; cela a quelque chose de choquant car on se demande comment elle est capable de supporter cette situation mais il ne faut pas oublier que nous voyons l'histoire à travers les yeux d'un enfant de 2 ans. Tel est le point de vue adopté par le dessinateur : raconter la grande Histoire, l’Orient, l’Occident, à travers les yeux d’un enfant. J’ai hâte de voir cet enfant grandir et son point de vue évoluer avec les années. Suite au prochain épisode !



Editeur : Allary
Date de parution : mai 2014
EAN papier : 9782370730145 - Prix TTC : 20,90 euros

vendredi 6 janvier 2017

"Culottées. Des femmes qui ne font que ce qu'elles veulent" de Pénélope Bagieu

Pénélope Bagieu dresse ici une galerie de portraits étonnants. Ces femmes des siècles derniers ont, chacune à leur manière, brillé par leur indépendance, leur audace ou leur détermination. Loin de s'embarrasser du rôle que la société attendait qu'elles tiennent, elle sont suivi la voie qu'elles avaient décidé de suivre. Bref c'est une bande dessinée à offrir à vos meilleures amies ! 


Dans l'ordre d'apparition : 

Clémentine Delait, femme à barbe assumée qui a su en faire un atout, chef d'entreprise Nzinga, reine du Ndongo et du Matamba, qui a su s'imposer face à une société patriarcale 

Margaret Hamilton, actrice terrifiante au cœur tendre qui a su utiliser sa différence pour percer à Hollywood différemment de ses consœurs 

Las Mariposas, sœurs rebelles en République Dominicaine, engagées et militantes 

Josephina van Gorkum, amoureuse têtue qui s'est affranchie de la ségrégation religieuse aux Pays-Bas, tout sa vie et au-delà 

Lozen, guerrière et chamane, protectrice de sa tribu 

Annette Kellerman, sirène que l’on peut remercier pour avoir affranchi le corps des femmes autrefois recouvert d’un maillot de bain intégral 

Delia Akeley, exploratrice 

Josephine Baker, danseuse, résistante, mère de famille 

Tove Jansson, peintre, créatrice de trolls et amoureuse 

Agnodice, gynécologue de l’antiquité qui a su tenir compte du corps des femmes dans sa pratique médicale (une évidence ? il fallait croire que non...) 

Leymah Gbowee, travailleuse sociale africaine qui a écouté inlassablement les douleurs et les peines des grands déplacés des conflits en Afrique de la fin de 20ème siècle 

Giorgina Reid, gardienne de phare qui a protégé contre tous les avis des experts un phare menacé par l'érosion en plantant des végétaux en escalier tout le long de la falaise 

Christine Jorgensen, célébrité transsexuelle qui a su sauter le pas et l'assumer 

Wu Zetian, la seule impératrice de toute l’histoire de Chine

Encore plus de portraits sur le blog de Pénélope !



Editeur : Gallimard BD
Date de parution : septembre 2016
EAN papier : 9782070601387 - Prix TTC : 19,50 euros

lundi 22 août 2016

"Confiteor" de Jaume Cabré

Ce roman est de la trempe des plus grands romans. Tel Anna Karénine, il pourrait se nommer Adrià Ardèvol. Il est d'une richesse folle, tant du point de vue des personnages, des époques traversées, des histoires qu'il raconte que des voix narratives, de la puissance d'évocation des pensées et du récit qui se fait en fil rouge. 

Confiteor est une très longue lettre rédigée par Adrià à la femme qu'il a follement aimé toute sa vie, Sara. Il lui raconte son enfance, auprès de son père passionné et entièrement dédié à l'étude des antiquités qu'il glanait dans l'Europe entière, de sa mère effacée face à son père et ne sachant pas défendre Adrià face aux velléités de son mari d'en faire le plus grand savant et le plus grand linguiste que la terre ait connu. Le petit Adrià aime apprendre des langues et veut faire plaisir à son père mais il se réfugie quand même dans son univers de cow-boy et d'indien aux côtés du shérif Carson et d'Aigle Noir, qui le conseillent au quotidien sur ce qu'il doit faire ou ne pas faire. Adrià grandit, apprend encore et encore et tombe bientôt amoureux de Sara, se désintéressant - un peu - de l'étude des langues et du violon. Mais elle va disparaître brusquement sans autre forme de procès et sans expliquer pour quelles raisons elle juge désormais Adrià infréquentable. Il lui raconte aussi, dans cette lettre fleuve la perte de son père, la rencontre avec sa demi-sœur, le prise en main du magasin d'antiquité par sa mère, l'enquête sur la mort de son père et sa grande amitié avec Bernat. À travers son récit nous traversons tout le XXe siècle, en passant par le fascisme, le nazisme et l'après-guerre mais nous traversons également le XIVe, le XVe, le XVIIe et le XVIIIe siecle. Nous suivons la vie d'un violon, fabriqué par Storioni, surnommé "le Vial" du nom d'un de ses propriétaires. Et à travers son périple nous rencontrons l'homme qui a trouvé le bois dont sera fait le violon, nous traversons le drame qu'a vécu sa famille, les circonstances exactes de la vente du bois, de la création du violon, de son premier acquéreur, du meurte qui s'en est suivi et de tous ses propriétaires jusqu'à Félix Ardèvol, le père d'Adrià. Nous rencontrons également, suivant le fil d'un tableau accroché dans la salle à manger de la famille Ardèvol, des moines et l'Inquisition espagnole. Dans la tête d'Adrià, tout fait lien et tout se mélange. Toucher un objet appelle une histoire. Parler de nazisme appelle l'Inquisition. Enquêter sur la mort de son père fait remonter le fil de l'histoire du violon. Et le récit épouse ces circonvolutions de la mémoire d'Adrià et de sa manière d'appréhender les choses et le monde. Tout se mélange mais tout finit par faire sens. Et en toile de fond le grand mystère de Sara, son drame - le drame juif du XXe siècle - et un amour infini. Bref, un grand roman.



Editeur : Actes Sud, collection Babel
Date de parution : mai 2016
EAN papier : 9782330064433 - Prix TTC : 12 euros

mercredi 17 août 2016

"La mort du roi Tsongor" de Laurent Gaudé

J’ai lu avec beaucoup de plaisir, il y a peu, Le soleil des Scorta de Laurent Gaudé. Lorsque mon amie Bianca m’a proposé La mort du roi Tsongor, je me suis dit que je ne prenais pas beaucoup de risques à enchaîner deux romans du même auteur, tant j’avais eu de plaisir à lire le premier.

Là encore, ce texte est une épopée familiale, gravitant cette fois-ci autour d’un personnage central - le roi Tsongor - de son royaume et de ses enfants. Parti de rien, en rupture avec son père, Tsongor s’est battu encore et encore pour conquérir tous les territoires qui se présentaient à lui. De ses anciens ennemis, il s’est parfois fait des amis ; d’autres sont devenus ses ennemis pour toujours ; d’autres enfin, comme son fidèle serviteur, se sont mis à son service mais à la condition que, lorsque le moment sera venu, il pourra mettre fin aux jours du roi sans que celui-ci s’y oppose, afin de venger l’honneur de sa famille autrefois entièrement décimée par les armées de Tsongor. Devenu vieux, ce dernier cherche l’apaisement. Mais la paix est-elle possible pour un homme qui a passé sa vie entière à se battre ? Le conflit va de fait bientôt se présenter aux portes de la ville. Sa fille, promise en mariage à un prince voisin, beau, ténébreux et plein de caractère, va voir réapparaître un ami d’enfance, autrefois élevé comme un fils par le roi, à qui elle avait promis de s’unir lorsque leur puberté serait venu. L’enfant devenu homme rappelle la promesse et menace la cité d’une guerre terrible si elle n’est pas tenue. Le roi doit choisir entre la peste et le choléra car le prince voisin partira également en guerre si le mariage imminent n’a pas lieu comme cela était prévu. Mais il ne veut choisir. Le fidèle serviteur, quant à lui, sait que l’heure est venue de venger sa famille ; il le dit au roi. Avant que tout ne bascule, ce dernier charge son plus jeune fils d’ériger 7 tombeaux dans tous les coins du royaume qu’il a passé son existence à bâtir et de choisir celui où sa dépouille devra reposer. Dès le lendemain à l’aube, son fils part sur une mule à la recherche du lieu idéal. Il laisse derrière lui cette cité qui sera bientôt le lieu d’un siège sans fin. Sans comprendre d’abord pourquoi son père l’a chargé d’une telle mission, frustré de ne pas rester combattre auprès de ses frères et de sa soeur, le plus jeune fils - au fil de ses rencontres - comprendra bientôt qu’il s’agissait d’une véritable chance.

Quoi qu’il en soit, ce roman se lit d’une traite, avec beaucoup de plaisir. Les personnages sont forts et dignes ; l’écriture est épique, élégante et intense ; le tout est à lire lors de votre prochain voyage en train.




Editeur : Actes Sud, collection Babel
Date de parution : janvier 2005
EAN papier : 9782330028107 - Prix TTC : 6,60 euros

samedi 16 juillet 2016

"Cher pays de notre enfance" d'Etienne Davodeau et Benoît Collombat

En lisant cette bande dessinée enquête, nous suivons la piste de Robert Boulin, alors Ministre du travail, dont le suicide présumé a depuis toujours été contesté par sa famille. Etienne Davodeau, dessinateur, et Benoît Collombat, scénariste et journaliste, sont côte à côté tout au long de l’enquête, se représentant eux-mêmes dans les planches. Ils détricotent les liens qui unissent toutes les forces en présence. L’organisation la plus fascinante est le SAC, une association d’anciens membres de la résistance et au service du Général de Gaulle qui ressemble en beaucoup de points à une mafia dont les bavures sont longtemps restées impunies. Cette filiation, de l'Algérie à Nicolas Sarkozy, est plus qu'intéressante et permet de comprendre l'actualité à l'aune de l'histoire. On ressent vraiment l'ambiance d'il y a quelques dizaines d'année dans ces planches où Robert Boulin semble être la victime collatérale du système de financement des partis politiques de l'époque, en l'occurrence le RPR, et du jeu politique interne au parti. Suicide ou assassinat ? La justice enquête encore.




Editeur : Futuropolis
Date de parution : 8 octobre 2015
EAN papier : 9782754810852 - Prix TTC : 24 euros

mardi 28 juin 2016

"À torts et à raisons" de Ronald Harwood

Cela fait bien longtemps qu'il ne m'était pas arrivé de lire une pièce de théâtre, probablement depuis le lycée ou la classe prépa. En sortant du Misanthrope ou de Richard III, après avoir goûté au texte en l'écoutant, j'ai souvent envie d'acheter le livre et de m'y replonger. Je le fait néanmoins rarement. En ce qui concerne A torts et à raisons, j'étais particulièrement frustrée d'avoir manqué des morceaux de cette pièce (la fatigue de la journée et la chaleur régnant dans les salles m'assomment souvent, à mon grand regret). Les places nous avaient été offertes par notre généreux ami Julien et y jouait, dans le rôle du chef d'orchestre allemand Wilhelm Furtwängler, le grand Michel Bouquet. Accusé de complaisance avec les nazis et bien plus encore, cet homme de l'art, vénéré par les anciens membres de son orchestre ou par des personnes ayant eu l'occasion de l'entendre diriger, se retrouve interrogé par un ancien expert en assurance américain reconvertit dans l'armée des États-Unis pour dénazifier l'Allemagne. Il le provoque, le pousse dans ses retranchements, s'obstine. Il trouve quelques vérités, en invente d'autres. Le cas est difficile à traiter. Le spectateur et lecteur ne sait quoi penser au fil des pages et de l'enquête qui semble piétiner. Qui croire ? Sans révéler les arguments des deux parties de cette courte pièce en deux actes et environ 70 pages, je dirais simplement qu'elle est d'une incroyable justesse car elle ne cède jamais à la facilité et ne tombe dans aucun cliché. Telle personne passe pour un héros incontesté mais sa fille éclairera cette réalité sous un jour différent. Telle autre personne semble trop jouer avec le système pour être complètement innocente. Et que dire du grand chef d’orchestre que le brave américain veut absolument faire tomber? La vérité est loin d’avoir une seule facette.




Editeur : Actes Sud
Date de parution : septembre 1999
EAN papier : 9782742724079 - Prix TTC : 10,10 euros