dimanche 5 octobre 2014

"Le liseur de 6h27" de Jean-Paul Didierlaurent



Cette fable moderne nous compte l'histoire d'un ouvrier qui travaille dans une usine où une Machine, digne de celle qui anime Victor Hugo dans Les Misérables, avale des quantités astronomiques de matière - dont on saura bientôt que c'est du papier - et qui lit, tous les matins, des feuilles sauvées in extremis des dents acérées de ce monstre vorace. Il se trouve que ce papier, ce sont des livres, et que les pages qu'il lit - à haute voix - dans le RER de 6h27 sont des extraits de romans, de manuels de jardinage ou encore d'essais politiques. Alors oui, il lit à haute voix dans le RER (on en rêverait) et oui, le gardien de son usine, toujours vissé à son siège dans la guérite d'accueil, ne parle qu'en alexandrins. Mais cette fable a de fait quelque chose de savoureux, baignant d'idéalisme amoureux de littérature. Morale de l'histoire: la lecture partagée crée du lien et enchante le quotidien. A bon entendeur! 
Pour ceux qui ont aimé Ensemble c'est tout d'Anna Gavalda ou La liste de mes envies de Grégoire Delacourt.


Editeur : Au Diable Vauvert
Date de parution : mai 2014
EAN :  9782846268011
Prix TTC : 16 euros
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lundi 25 août 2014

"La Vérité sur l'Affaire Harry Québert" de Joël Dicker



Ce prix Goncourt des lycéens 2012 est un véritable « page turner » : une fois entamé, il est très difficile de s’arrêter de le lire - ô grand mal cela nous fait ! Il plaira à ceux qui aiment les romans policiers mais également à ceux qui trouvent que les polars se ressemblent un peu trop entre eux. L’affaire met en scène un auteur à succès, Harry Québert, ayant pris sous son aile un jeune auteur, Marcus Goldman, devenu lui aussi très célèbre grâce à un premier roman et qui reprend contact avec son ancien maître face à l’angoisse de la page blanche et à la menace - juridique - de son éditeur : il doit écrire son second roman comme prévu dans le contrat. Peu après son séjour dans la maison de Goose cove, où Harry habite depuis ses 34 ans, un cadavre est déterré dans le jardin et son propriétaire est accusé du meurtre : le manuscrit de son roman Les Origines du mal a en effet été retrouvé dans le sac à main de la jeune Nola, disparue depuis plus de 30 ans. Marcus accourt à nouveau à Aurora et se met en quête de la vérité pour innocenter Harry. Il décide bientôt - sur les conseils de son agent et de son éditeur - que son second roman portera sur l’affaire Harry Québert. Ce qu’il y a de beau dans ce texte est à la fois la capacité de Joël Dicker à faire rebondir l’intrigue tout au long du roman - arrivé au mitan du volume, le lecteur est persuadé d’avoir tout compris et se demande comment l’auteur va pouvoir remplir les 200 prochaines pages - mais également le regard qu’il porte sur son livre en train de naître - le roman fait le récit de sa naissance au coeur même de ses pages, en égrenant à chaque début de chapitre les conseils d’écriture qu’Harry a pu prodiguer à Marcus alors apprenti écrivain. Joël Dicker joue le jeu jusqu’au bout en rédigeant les remerciements de Marcus Goldman à la fin de son deuxième ouvrage relatant la vérité sur l’affaire Harry Québert, tel Diderot introduisant Les Religieuses par une note censée être véridique sur les soeurs qui auraient écrit les lettres. En somme, ce livre est un plaisir dont vous auriez tord de vous priver.


Editeur : De Fallois
Date de parution : septembre 2012
EAN :  9782877068161
Prix TTC : 22 euros

Existe en poche (éditions De Fallois, 9,20 euros)

lundi 18 août 2014

"L'homme qui voulait être heureux" de Laurent Gounelle



C’est un livre pansement. Sa lecture nous pousse à nous interroger sur ce que nous aimons et sur ce que nous faisons de nos vies. Ce n’est pas à proprement parler un roman mais plutôt un récit dans la mouvance des livres de développement personnel. L’on se dit parfois, au fil de la lecture, que c’est peut-être un peu simpliste mais au fond les questions posées sont bonnes et méritent d’être nommées et méditées. Le touriste que nous suivons, bon Européen, en voyage à l’autre bout du monde dans des lieux paradisiaques, se met en tête de rencontrer un vieux sage habitant sur les hauteurs. Celui-ci accepte de le recevoir, lui pose des questions, le pousse à agir, petit pas par petit pas : il avait tendance à se dire qu’il pourrait très bien faire quelque chose mais il ne passait que très rarement à l’acte ; le sage le pousse à vraiment faire les choses. Etape après étape, il passe les barrières qu’il s’était lui-même posées. Surgit finalement un projet qu’il aimerait réaliser et l’on se plaît à penser qu’il le fera dès son retour. En somme, pour en en revenir à ce que nous devons tirer de cette lecture, c’est à nous d’agir, c’est à nous de prendre notre histoire en main pour profiter pleinement de l’existence : souvenons-nous que nous avons toujours le choix.


Editeur : Pocket
Date de parution : avril 2010
EAN :  9782266186674
Prix TTC : 6,20 euros

jeudi 17 juillet 2014

"Feu pour feu" de Carole Zalberg



Les mots de Carole Zalberg sont puissants et sobres, émouvants et précis.

Un père s’adresse à sa fille dans une longue lettre. Il tente de comprendre ce qui est arrivé. Il essaye de remonter aux racines du drame et nous transporte en Afrique, au coeur d’un génocide. Il gît parmi les morts, se cache. Il recueille doucement son enfant, encore bébé, dans les bras de sa femme, et part sur les routes, sa fille accrochée dans son dos, fourrant sa petite tête sous l’aisselle de son père. Ils traversent alors des contrées, des pays, des mers. Ils se font enfermer. Un feu se déclare. Ils s’échappent. Le but de leur voyage étant atteint, le père pense qu’ils sont enfin à l’abri. Pourtant, et ces lignes en témoignent, le fragile équilibre va être rompu.

Carole Zalberg soigne les mots qu’elle utilise, à la manière d’un père qui prendrait soin de sa fille. La tendresse transperce les pages et l’on entend presque la douceur de la voix de cet homme, pourtant plein d’interrogations quand il entreprend d’écrire cette lettre. C’est une belle écriture qui donne envie de lire à voix haute. 

Une dissonance revient pourtant régulièrement : c’est le lieu qui clôt leur voyage qui se dévoile petit à petit dans des sortes de parenthèses, dans des interruptions entre crochets, en langage parlé des cités, écrit en italique et sans ponctuation. C’est un autre flot de paroles qui s’écoule. C’est une autre personne qui s’interroge.

Petit par sa taille, ce texte est d’une belle puissance d’évocation. Je vous le recommande chaudement.


Editeur : Actes Sud
Date de parution : janvier 2014
EAN :  9782330027308
Prix TTC : 11,50 euros

mardi 24 juin 2014

"Faillir être flingué" de Céline Minard



Les héros de cette histoire portent tous des noms improbables. Les héros de cette histoire sont à la fois des survivants - si l'on voit les choses de notre point de vue d'homme moderne, assistés par les multiples outils que nous avons créés - et des hommes touchant du doigt la Liberté. 
Ils plongeant à corps perdu dans les grands espaces et dans la Nature et sont à deux doigts d'y rester - soit par attraction pour la vie au grand air (Elie chez les Indiens oubliant presque sa culture d'origine) - soit subissant les dangers du grand ouest - crues, pluies formidables et autres attaques de convoi par la bande à Quibble.
D'hommes seuls ou en petits groupes naîtra peu à peu une communauté. Car tous convergent vers la ville nouvelle qui n'a pas encore vraiment de nom, perdue quelque part dans le Grand Ouest américain. Tous s'y arrêteront d'abord momentanément puis ils finiront par y rester jusqu'à l'acte final qui fondera réellement cette communauté, faisant front comme un seul corps pour l'un d'entre eux. 
Ce qu'il y a de vraiment réjouissant dans ce texte est la cohabitation instinctive des "conquérants", des hommes "blancs", avec les différentes tribus indiennes. Il n'y a pas d'opposition nette comme la caricature le montre trop souvent, entre cowboys et Indiens. Quelle différence y a-t-il entre Elie, volant le cheval de Bird Boisverd en plein milieu du désert alors que ce dernier dormait, et des Indiens effrayant un troupeau de vaches de passage sur leur territoire pour en récupérer quelques unes? Toutes ces personnes cohabitent, s'allient ou s'affrontent, sans distinction d'origine, tous plongés dans le même bain social, se battant pour un territoire. 
Ce livre est un western et l'on s'y plonge avec délice, perdus dans les grands espace et dans cette foule de personnages qui se croisent et se recroisent puis finissent par se rencontrer.


Editeur : Rivages
Date de parution : 21 août 2013
EAN : 9782330022600
Prix TTC : 19 euros (grand format)

mardi 13 mai 2014

"Kinderzimmer" de Valentine Goby


Mila, prisonnière politique française, arrive au camp de Ravensbrück enceinte. Une première personne la sauve en lui conseillant de ne pas révéler son état. Puis c'est une succession de chances, de gestes, de coups de pouce au hasard, de résistances, d'états mentaux positifs et de rencontres.On pourrait presque appeler ce texte "Si c'est une femme" car Valentine Goby décrit très précisément et de l'intérieur ce camp de travail pour femmes qui se transforme peu à peu en camp d'extermination. Elle montre les corps qui maigrissent, les peaux qui se fripent, les amies qui meurent, les bébés dodus des femmes qui viennent d'arriver et ceux, maigres, blancs et fripés, des femmes qui sont là depuis le début de leur grossesse.Mais au delà de ce devoir de mémoire, de cette exposition de l'Histoire racontée par le prisme d'une histoire, il y a la question que se pose Mila. C'est une jeune femme de la classe de lycée où elle intervient, plusieurs décennies après les camps, qui la soulève : à quel moment ai-je su que j'étais à Ravensbrück? De quoi est fait mon souvenir? N'ai-je pas réécrit mon expérience à la lumière de tous les témoignages que j'ai reçu ou donné, et répété?Dans ce temps long qu'est la vie au camp où seul le changement des saisons permet de dire que le temps passe, les circonvolutions de la mémoire ont interrogé Mila. Mois après mois, elle se met petit à petit à vouloir se souvenir. Elle se répète des séries de dates, de moments, d'événements. Peut-être se met-elle alors à sentir qu'il y aura une fin à tout cela. Peut-être prépare-t-elle déjà son témoignage car elle sait l'inouï de ce qu'elle vit.En tant que lecteur de ce roman, il ne faut cependant pas oublier que derrière ces mots, c'est une romancière qui se cache, une romancière avec sa propre interrogation : la littérature peut-elle reconstituer le passé comme un temps présent?  Peut-elle reconstituer une mémoire forcément partielle, inscrite sur des petits bouts de papier gris à la mine de graphite?La réponse est : oui. Après les récits de témoin, c'est à la littérature de reprendre le flambeau. Valentine Goby le dit en ces termes à la fin du roman : « Peut-être un jour y aura-t-il des gens, comme cette jeune fille à l’anneau rouge, pour vouloir démêler les regards, déconstruire l’histoire, revenir à la peau, à l’instant, à la naissance des choses, à l’ignorance, au début de tout, quand on ne pouvait pas dire : j’ai marché jusqu’au camp de Ravensbrück, parce qu’on ne connaissait pas ce mot, quand les femmes qui n’avaient pas vu de lac n’imaginaient pas qu’il en existait un. Peut-être cette fille à l’anneau rouge trouvera ainsi le moyen de se tenir à l’endroit où se tenait Mila en avril 1944, là où Mila ne savait rien encore. Là où il n’y avait qu’ignorance. Il faudra écrire des romans pour revenir en arrière, avant les événements, au début de tout. »Un texte marquant.


Editeur : Actes Sud
Date de parution : 21 août 2013
EAN : 9782330022600
Prix TTC : 19 euros (grand format)

lundi 12 mai 2014

"La pluie d'été" de Marguerite Duras

C'est un livre déroutant comme on les aime. Une impression forte de décalage s'en dégage dès les premières pages. Je me sentais dans un écho à La vie devant soi d'Émile Ajar. Et puis - c'est le moment de ma lecture qui a déterminé cela - les mots se sont peu à peu détachés et ont pris du relief dans ma bouche car j'ai enfin pris le temps de les lire à haute voix dans ma tête. Il n'y a qu'un moyen de saisir la subtilité de l'écriture de Marguerite Duras, dans les interstices du parler populaire de cette famille d'immigrés slaves dans les environs de Vitry, aux abords d'une vieille autoroute, et c'est celui-là. Les paroles des personnages, mis en page la plupart du temps comme dans un texte de théâtre, sont en apparence maladroites, mal dégrossies et même à la limite de l'incohérence. De même on ne comprend pas dans un premier temps le comportement de l'instituteur, béat devant cet enfant de 10 ans qu'est Ernesto et qui refuse de retourner à l'école car il ne souhaite pas qu'on lui apprenne ce qu'il ne sait pas. Mais le vrai mystère ne réside pas là:  Ernesto n'aurait pas 10 ans et loin d'être un enfant déscolarisé, il serait un petit génie des connaissances, un tel prodige qu'il en attire les journalistes (la caricature de celui du "Fi-Fi littéraire" est savoureuse). Sa famille, son père, sa mère, "ses brothers et ses sisters" et tout particulièrement sa sœur Jeanne - où la fusion ira jusqu'à l'inceste - l'aiment si fort qu'ils redoutent le moment où il devra les quitter. L'étrangeté se transforme alors en attachement.




Editeur : Folio
Date de parution : 15 mars 1994
EAN : 9782070387052
Prix TTC : 6,20 euros (format poche)